En janvier 2016, le grand mufti d'Arabie saoudite déclare les échecs illicites. Quelques jours plus tard, un tournoi se tient pourtant dans le royaume.

Près de mille ans plus tôt, vers 1061, un cardinal italien saisit sa plume pour réprimander un évêque surpris à pousser des pièces de bois sur un damier. Le ton est cinglant : un homme d'Église n'a pas à perdre son âme à un tel divertissement.

Entre ces deux scènes, mille ans de méfiance. L'Église latine, l'islam, l'orthodoxie russe ont tour à tour soupçonné, encadré ou banni les échecs. Ce qui surprend, quand on relit cette histoire, c'est que la cible n'a presque jamais été le jeu lui-même.

Pourquoi un jeu de plateau dérange les religions

Avant d'entrer dans le détail des interdits, il faut comprendre ce qui, dans un jeu silencieux et sans hasard apparent, pouvait inquiéter des autorités spirituelles. Trois griefs reviennent, siècle après siècle, d'une religion à l'autre.

Le premier est l'argent. Aux origines, les échecs ne se jouent pas dans le vide : on parie sur l'issue de la partie, exactement comme on parie aux dés. Dans l'esprit des clercs médiévaux comme des juristes musulmans, le jeu et la mise sont indissociables. Or le pari est condamné presque partout. La frontière entre « jouer aux échecs » et « jouer de l'argent aux échecs » était bien plus floue qu'aujourd'hui : c'est cette confusion qui condamne le jeu par contamination. Le rapport ancien entre l'échiquier et l'argent mérite d'ailleurs un examen à part entière.

Le deuxième grief est le temps. Une partie d'échecs absorbe. Elle happe l'attention, fait oublier l'heure, détourne de la prière, du travail, du devoir religieux. Pour une institution qui structure la journée autour d'offices et d'obligations, un jeu capable d'engloutir des heures entières est un concurrent direct. Le reproche n'est pas « ce jeu est mauvais » mais « ce jeu te vole à Dieu ».

Le troisième grief, plus subtil, concerne les passions. Les échecs réveillent la colère de la défaite, l'orgueil de la victoire, l'humiliation, le désir de revanche. Un moraliste y voit une machine à exciter des sentiments que la discipline spirituelle cherche précisément à éteindre. Le calme apparent du joueur cache, on le sait, un tumulte intérieur.

Retenez ces trois axes (argent, temps, passions), car ils expliquent presque tout. Là où ils sont présents, l'interdit tombe. Là où on parvient à les retirer, le jeu est gracié.

La chrétienté médiévale : l'Église contre l'échiquier

Les échecs arrivent en Europe occidentale autour de l'an mille, par l'Espagne musulmane et l'Italie du Sud. Leur diffusion est rapide dans l'aristocratie : c'est un jeu de cour, un marqueur de raffinement. L'Église réagit presque aussitôt.

Le geste fondateur est attribué à Pierre Damien, cardinal-évêque d'Ostie, l'un des grands réformateurs du XIᵉ siècle. Vers 1061, il adresse une lettre indignée à propos d'un évêque trouvé en train de jouer aux échecs. Pour Damien, un prélat qui s'abaisse à un jeu apparenté aux dés trahit sa fonction. L'épisode, rapporté par les historiens du jeu, fixe une ligne durable : les échecs sont une affaire de laïcs oisifs, pas de clercs.

Cette ligne se durcit ensuite par couches successives. La règle de l'ordre du Temple, rédigée vers 1129, interdit explicitement aux chevaliers les échecs comme les dés : le moine-soldat doit consacrer ses heures au combat et à la prière, non à un damier. Plusieurs conciles et synodes des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles reprennent l'interdiction pour le clergé séculier. Le canoniste byzantin Jean Zonaras, au XIIᵉ siècle, range même les échecs parmi les jeux que les anciens canons réprouvent.

Le sommet de cette défiance est sans doute l'ordonnance de Saint Louis, en 1254. Le roi de France, dans un mouvement de réforme morale qui vise aussi les dés et les tavernes, prohibe les échecs parmi les jeux jugés vains. Quelques générations plus tard, à Florence, la « vanité » du jeu est encore si évidente que les bûchers de Savonarole, en 1497, engloutiront des échiquiers parmi les objets de perdition livrés aux flammes.

À chaque fois, on retrouve nos trois axes : l'assimilation au pari (l'argent), le détournement des devoirs (le temps), et l'idée que le jeu nourrit des passions indignes d'un chrétien.

Le retournement : l'échiquier devient une leçon de morale

Et puis, quelque chose bascule. Au lieu de combattre frontalement un jeu impossible à éradiquer, des religieux choisissent de le retourner. Si l'on ne peut empêcher les fidèles de jouer, qu'au moins le jeu leur enseigne la vertu.

L'artisan de cette ruse est un dominicain, Jacques de Cessoles, qui rédige autour de 1300 un traité promis à un succès immense : le Liber de ludo scachorum, « Livre du jeu des échecs ». Cessoles y fait de l'échiquier une allégorie de la société tout entière. Le roi et la dame, les fous (évêques dans la tradition anglaise), les cavaliers et les tours figurent les ordres et les fonctions ; les huit pions représentent les métiers du peuple : le laboureur, le forgeron, le marchand, le tisserand. Chaque pièce, chaque case devient prétexte à un sermon sur les devoirs de chacun.

Le procédé est génial : il ne nie pas le jeu, il le moralise. Les échecs cessent d'être une vanité pour devenir un miroir du bon gouvernement. Le traité circule dans toute l'Europe en d'innombrables copies, traductions et adaptations. Lorsque l'imprimerie arrive, William Caxton en publie une version anglaise, The Game and Playe of the Chesse, vers 1474 : c'est l'un des tout premiers livres imprimés en langue anglaise. Symbole frappant : le jeu jadis voué au bûcher devient l'un des premiers objets de la culture imprimée.

À partir de là, la cause est entendue dans l'Occident chrétien. Le jeu reste parfois suspect quand on y mise de l'argent, mais l'échiquier en lui-même est blanchi. Il deviendra même, à la Renaissance puis aux Lumières, un emblème d'intelligence et de civilité, la racine lointaine de sa place actuelle dans la culture populaire.

L'islam : du soupçon à la tolérance conditionnelle

Côté musulman, l'histoire est plus ancienne encore, et plus subtile. Les échecs, le shatranj, parviennent au monde islamique depuis la Perse sassanide (où le jeu se nomme chatrang) après les conquêtes du VIIᵉ siècle. Très vite, ils séduisent les élites cultivées de Bagdad, au point que les meilleurs joueurs, les aliyat, jouissent d'une réputation comparable à celle de savants.

Mais le jeu pose d'emblée une question de droit religieux. L'aniconisme, cette réticence à représenter des figures vivantes, explique d'ailleurs que les pièces du shatranj soient devenues abstraites, géométriques, une forme qui voyagera jusqu'en Europe et marquera durablement le design des pièces. Surtout, les juristes se demandent : ce jeu est-il licite ?

Leur examen ne porte pas sur l'échiquier mais, là encore, sur ce qui l'entoure. Trois conditions reviennent. Pas de pari : un jeu d'argent est clairement prohibé. Pas de négligence de la prière : le jeu ne doit pas faire manquer un office. Pas de langage ni de passions mauvaises : ni jurons, ni emportements. Le jeu, en soi, n'est ni bon ni mauvais ; c'est l'usage qui tranche.

Les écoles juridiques divergent. L'école chaféite se montre la plus accommodante (la tradition rapporte que l'imam al-Chafi'i lui-même pratiquait), tandis que d'autres courants penchent vers la réprobation, classant le jeu comme déconseillé (makruh), voire illicite. Cette pluralité explique l'oscillation des siècles suivants : aucune position unique ne s'impose à l'islam tout entier.

L'époque contemporaine en offre deux illustrations spectaculaires et opposées. En Iran, la révolution de 1979 entraîne une mise à l'écart des échecs, soupçonnés d'être un jeu de pari ; puis, en 1988, l'ayatollah Khomeini émet une fatwa qui les autorise dès lors qu'ils ne servent pas au jeu d'argent, décision qui relance toute une école iranienne. À l'inverse, en janvier 2016, le grand mufti d'Arabie saoudite, cheikh Abdulaziz Al ash-Sheikh, déclare les échecs illicites, « gaspillage de temps et d'argent » et germe d'inimitié. Mais l'avis ne se traduit par aucune interdiction effective : la fédération saoudienne précise qu'il n'a pas force de loi, et un tournoi se tient peu après. La condamnation morale et l'interdiction réelle, une fois de plus, ne coïncident pas.

La Russie orthodoxe : interdit par l'Église, adoré par le peuple

Le cas russe est peut-être le plus éloquent, parce qu'il montre un interdit massivement ignoré, puis spectaculairement renversé.

Au Moyen Âge, l'Église orthodoxe russe condamne les échecs. Elle hérite des canons byzantins qui rangent le jeu parmi les divertissements blâmables, et ses recueils de droit ecclésiastique le proscrivent. Sur le papier, jouer aux échecs est une faute.

Sur le terrain, c'est une autre histoire. Les fouilles archéologiques, notamment à Novgorod, exhument quantité de pièces d'échecs de toutes les couches de la société, signe d'une pratique populaire intense et continue, parfaitement indifférente aux remontrances du clergé. La légende même de la mort d'Ivan le Terrible, en 1584, le montre s'effondrant alors qu'il disposait ou s'apprêtait à jouer une partie d'échecs : que l'anecdote soit exacte ou enjolivée, elle dit assez la place du jeu jusqu'au sommet de l'État.

Le renversement viendra bien plus tard, et il est total. Au XXᵉ siècle, l'Union soviétique fait des échecs une affaire d'État : écoles, clubs, champions célébrés comme des héros nationaux, jeu érigé en vitrine de la supériorité intellectuelle du régime. Le divertissement que l'Église avait jadis voulu bannir devient un instrument d'influence que l'État met en scène jusque sur la grande scène diplomatique de la guerre froide. Rarement un interdit religieux aura connu pareille revanche.

Le judaïsme : une tolérance studieuse

Le judaïsme offre un contraste apaisant avec les autres traditions. Globalement, il a toléré, et même valorisé, les échecs comme un exercice de l'intelligence digne d'estime. On prête au poète et exégète Abraham ibn Ezra, au XIIᵉ siècle, des vers consacrés au jeu, et de nombreux lettrés en ont fait l'éloge au fil des siècles.

Le seul vrai point de discussion concerne le chabbat, le jour de repos. La question n'est pas de savoir si les échecs sont permis (ils le sont), mais s'ils le restent un jour où nombre d'activités ordinaires sont suspendues. Les décisionnaires ont soulevé deux objections classiques : noter les coups reviendrait à écrire, ce qui est proscrit ; et le plateau pourrait relever du muktzeh, ces objets que l'on « met de côté » et qu'on ne doit pas manipuler ce jour-là. La réponse pratique fut souvent ingénieuse : jouer sans noter la partie, et réserver au chabbat des jeux d'échecs particuliers, parfois en argent, dont l'usage festif levait l'objection. Le jeu, loin d'être chassé, fut domestiqué dans le cadre rituel.

Ce que ces interdits disent vraiment

Reprenons la ligne de fond. Trois grandes religions ont, à des degrés divers, voulu tenir les échecs à distance. Et pourtant, presque jamais elles n'ont visé ce que nous appelons aujourd'hui « les échecs » : la pure confrontation intellectuelle sur soixante-quatre cases.

Elles visaient l'argent que l'on misait dessus, comme on le misait aux dés. Elles visaient le temps soustrait à la prière et au devoir. Elles visaient les passions (colère, orgueil, désir de revanche) qu'un jeu de compétition réveille immanquablement. Le jeu n'était que le support visible de ces inquiétudes plus anciennes que lui.

La preuve par la réhabilitation est éclatante : dès qu'on a su retirer ces éléments (un jeu sans enjeu d'argent, présenté comme une école de vertu et de gouvernement), la méfiance est tombée. Cessoles n'a pas changé les règles du jeu ; il a changé le récit qu'on en faisait. Et ce récit a suffi à transformer une vanité brûlée par Savonarole en l'un des premiers livres imprimés d'Angleterre.

La fatwa de 2016, lue dans cette longue durée, apparaît moins comme une singularité que comme le dernier écho d'un très vieux réflexe : la crainte qu'un jeu absorbant, jadis cousin du pari, ne vole l'homme à ses obligations. Mille ans après Pierre Damien, l'argument n'a pas tellement changé. La société, elle, a tranché : l'échiquier est sorti du soupçon, et c'est désormais sur d'autres terrains (l'argent du jeu professionnel, la triche, la place des femmes) que se rejouent, sécularisées, les vieilles questions morales.

Sources

  • Murray, H. J. R. (1913). A History of Chess. Oxford University Press.
  • Yalom, M. (2004). Birth of the Chess Queen: A History. HarperCollins.
  • Cessoles, J. de (v. 1300). Liber de ludo scachorum. (Trad. anglaise de W. Caxton, The Game and Playe of the Chesse, v. 1474.)
  • Damien, P. (v. 1061). Lettre (sur le jeu d'un évêque), in Die Briefe des Petrus Damiani, MGH.
  • Wilkinson, C. K. (1943). Chessmen and Chess. The Metropolitan Museum of Art Bulletin.
  • Reportage : « Saudi grand mufti issues fatwa against chess », The Guardian, janvier 2016.