Il est classé 1 150. Il vient de perdre, et il t'explique pourquoi ce classement ne veut rien dire. Il a joué en blitz alors qu'il est « un joueur de parties longues ». Il n'a pas travaillé ses ouvertures depuis six mois. Son adversaire a gagné « au temps, pas au jeu ». Et puis franchement, ses parties contre le gars à 1 600 du club, il en gagne « quand même une sur deux ».

Tu connais ce joueur. Peut-être que tu l'as été. La question intéressante n'est pas de savoir s'il ment : il ne ment pas, il croit sincèrement ce qu'il dit. La question est de savoir combien de points Elo sépare ce qu'il croit valoir de ce qu'il vaut.

Depuis août 2025, on a le chiffre. Il est de 89 points.

Ce que Kruger et Dunning ont réellement mesuré

Commençons par l'étude que tout le monde cite et que presque personne n'a lue.

En 1999, Justin Kruger et David Dunning, alors à l'université Cornell, publient dans le Journal of Personality and Social Psychology un article au titre peu diplomate : « Unskilled and Unaware of It », incompétent et inconscient de l'être. Quatre expériences, toutes construites sur le même schéma.

On fait passer un test à des étudiants. Puis on leur demande de s'auto-évaluer : « à ton avis, par rapport aux autres participants, dans quel percentile te situes-tu ? » Ensuite on compare l'estimation au résultat réel.

Les domaines testés sont volontairement variés. La première étude porte sur le sens de l'humour : 65 étudiants notent une trentaine de blagues, et leurs notes sont comparées à celles d'un panel d'humoristes professionnels. La deuxième porte sur le raisonnement logique, avec des questions tirées d'un manuel de préparation au test d'entrée en école de droit américaine. La troisième porte sur la grammaire anglaise.

Le résultat est constant. Les participants du quartile le plus faible, ceux qui obtiennent en réalité des scores les plaçant autour du 12e percentile, s'estiment en moyenne au 62e percentile. Cinquante points d'écart. Ils ne se croient pas géniaux, notez bien : ils se croient un peu au-dessus de la moyenne. C'est déjà énorme quand on est dans les 12 % les plus faibles.

La quatrième étude est la plus importante et c'est celle qu'on oublie toujours. Kruger et Dunning prennent 140 étudiants. Ils en forment 70 pendant dix minutes au raisonnement logique, et occupent les 70 autres avec une tâche sans rapport. Puis ils redemandent à tout le monde de s'auto-évaluer. Les étudiants formés révisent leur autoévaluation à la baisse. Pas parce qu'on leur a dit qu'ils étaient mauvais, mais parce qu'ils viennent d'acquérir de quoi voir ce qui leur manquait.

C'est ça, la thèse réelle de l'article. Elle n'est pas « les incompétents sont trop bêtes pour savoir qu'ils sont bêtes ». Elle est beaucoup plus élégante : les compétences qui permettent de bien faire une chose sont les mêmes que celles qui permettent de juger si on la fait bien. Quand elles manquent, elles manquent deux fois. Une fois pour la performance, une fois pour l'évaluation de la performance.

Aux échecs, formulé ainsi, ça devient presque évident. Ce qui te permet de trouver le bon coup et ce qui te permet de reconnaître que ton coup était mauvais, c'est le même stock de connaissances. Le joueur à 1 100 ne rate pas seulement le coup gagnant : il rate aussi le fait qu'il l'a raté.

La courbe que tu as vue partout est un faux

Avant d'aller plus loin, il faut évacuer quelque chose, parce que ça pollue toute discussion sur le sujet.

Tu as forcément croisé le graphique. Une courbe qui monte en flèche vers un sommet appelé « la montagne de la stupidité » ou Mount Stupid, s'effondre dans une « vallée du désespoir », puis remonte doucement le long d'une « pente de l'illumination » vers un « plateau de la sagesse ». En abscisse, l'expérience. En ordonnée, la confiance.

Ce graphique n'existe pas dans l'article de 1999. Ni dans aucune publication de Kruger et Dunning. C'est une illustration née sur internet, dans les années 2010, qui a été attribuée rétroactivement à l'étude à force d'être partagée. Les termes « Mount Stupid » et « vallée du désespoir » ne sont pas leur vocabulaire.

Et ce n'est pas un détail de forme, parce que le faux graphique raconte une histoire différente des vraies données, sur deux points.

D'abord, les axes ne sont pas les mêmes. Chez Kruger et Dunning, l'abscisse est le quartile de performance réelle à un instant donné, pas une progression dans le temps. L'ordonnée est un percentile estimé, pas une « confiance » flottante. Le graphique viral transforme une photographie en film, ce qui n'est pas la même affirmation du tout.

Ensuite, et c'est plus grave : dans les vraies données, il n'y a ni pic ni vallée. La performance perçue augmente de façon régulière avec la performance réelle. Les faibles se surestiment, les forts sont à peu près justes, et entre les deux la courbe monte tranquillement. Personne ne s'effondre. Personne ne culmine à 1 200 Elo dans une confiance délirante avant de sombrer à 1 600.

Si tu as déjà lu quelque part que le joueur de club traverse une « vallée du désespoir » vers 1 600 Elo, tu as lu une jolie histoire, pas un résultat. L'idée est séduisante, elle ressemble à une expérience que beaucoup de joueurs croient reconnaître dans leur propre progression, et c'est exactement pour ça qu'elle circule si bien.

Ce que la recherche dit est plus simple, et plus dérangeant : la surconfiance ne culmine pas, elle décroît. Elle est maximale tout en bas et s'éteint progressivement.

2025 : les échecs comme laboratoire

Voilà le problème avec toute la littérature Dunning-Kruger : elle repose sur des étudiants américains à qui on fait passer un test de grammaire un mardi après-midi. Ces gens n'ont aucun retour objectif sur leur niveau en grammaire. Ils n'ont jamais reçu de note fiable, publique, mise à jour. Il est facile de se surestimer dans le noir.

D'où la critique évidente : est-ce que l'effet survivrait si les gens disposaient d'une mesure exacte, permanente et publique de leur compétence ?

Il se trouve qu'un domaine offre exactement ça. Un seul, ou presque.

En août 2025, Patrick Heck, Daniel Benjamin, Daniel Simons et Christopher Chabris publient dans Psychological Science une étude intitulée « Overconfidence Persists Despite Years of Accurate, Precise, Public, and Continuous Feedback: Two Studies of Tournament Chess Players ». Surconfiance persistante malgré des années de retour exact, précis, public et continu. Le titre est déjà un résumé.

Le dispositif est simple. Deux études préenregistrées, dont une réplication. Au total 3 388 joueurs classés, âgés de 5 à 88 ans, moyenne d'âge 45 ans, issus de 22 pays, avec en moyenne 18,8 années d'expérience en tournoi. Ce ne sont pas des débutants interrogés dans un couloir : ce sont des joueurs de club et de tournoi, fédérés, avec près de vingt ans de recul sur leur propre courbe.

On leur demande leur classement actuel. Puis on leur demande si ce classement reflète fidèlement leur niveau. Ceux qui répondent non doivent préciser dans quel sens, et surtout indiquer le classement qu'ils devraient avoir si celui-ci était juste.

C'est une trouvaille méthodologique. On ne demande pas au joueur de s'estimer sur une échelle vague : on lui demande de produire un nombre, dans une unité qu'il manipule depuis des années, et qui est directement comparable à une valeur objective déjà connue.

Le chiffre

En moyenne, les joueurs revendiquent un niveau supérieur de 89 points Elo à leur classement observé.

Prends une seconde pour traduire ce que ça veut dire, parce que le Elo n'est pas une échelle intuitive. Un écart de 89 points correspond à une espérance de score d'environ 62,5 %. Autrement dit, ces joueurs affirment implicitement que, contre un adversaire ayant exactement leur classement actuel, ils devraient marquer cinq points sur huit. Cinq victoires pour trois défaites. Contre leur propre reflet.

C'est arithmétiquement impossible à l'échelle du groupe. Si tout le monde vaut 89 points de plus que son classement, alors personne ne vaut 89 points de plus que son classement.

Le motif Dunning-Kruger

L'écart n'est pas uniforme. Il est maximal chez les joueurs les moins bien classés et minimal chez les mieux classés. Les joueurs du haut du tableau sont calibrés : ce qu'ils pensent valoir correspond à ce qu'ils valent.

C'est exactement la structure décrite en 1999, mais mesurée cette fois avec un étalon externe et non avec l'autoévaluation croisée d'étudiants. Et le motif apparaît dans tous les sous-groupes sociodémographiques examinés. Pas un effet d'âge, pas un effet de pays, pas un effet de genre.

Le verdict à un an

C'est la partie la plus dure du résultat, et la plus utile.

Les chercheurs sont revenus voir les classements un an plus tard. Les joueurs surconfiants avaient-ils raison ? Étaient-ils simplement en avance sur leur classement, en pleine progression, légitimement convaincus que le chiffre allait rattraper le niveau ?

11,3 %. Un peu plus d'un sur neuf a effectivement atteint le classement qu'il revendiquait. Les autres ont progressé, pour beaucoup, mais bien moins que ce qu'ils annonçaient.

L'objection « je suis sous-classé, ça va se voir bientôt » est donc vraie une fois sur neuf. Statistiquement, quand tu la formules, tu as huit chances sur neuf de te tromper.

Pourquoi les échecs auraient dû tuer ce biais

Il faut mesurer à quel point ce résultat est étrange.

Les échecs de compétition constituent l'environnement le plus hostile qu'on puisse imaginer à la surconfiance. Le classement Elo est objectif, calculé par une formule publique. Il est précis, au point près. Il est public, consultable par n'importe qui sur le site de la fédération. Il est continu, mis à jour après chaque tournoi. Et il est prédictif : il annonce à l'avance le score attendu contre un adversaire donné, et cette prédiction se vérifie.

Aucun autre domaine de la vie ne fonctionne comme ça. Ton employeur ne t'attribue pas un nombre à quatre chiffres actualisé chaque mois. Ta compétence en conduite, en cuisine, en management n'est jamais mesurée avec cette brutalité arithmétique.

Un joueur avec 18,8 ans d'expérience a subi ce retour d'information des milliers de fois. Et il se croit quand même 89 points au-dessus.

Comment est-ce possible ? Trois mécanismes, qui se cumulent.

Le classement est réinterprété, pas accepté

Le retour d'information est reçu, mais il n'est pas traité comme une mesure. Il est traité comme une opinion à discuter.

Le classement mesure un score dans des conditions données. Le joueur, lui, sait beaucoup de choses que le classement ignore : qu'il était fatigué à la ronde 5, qu'il joue mieux quand il a préparé, qu'il traversait un mois difficile, qu'il a perdu deux parties gagnantes au temps. Chacune de ces informations est vraie. Et chacune fournit une raison légitime de considérer que le nombre sous-estime le niveau.

Le problème n'est pas l'information, il est l'asymétrie de son usage. On mobilise ces circonstances pour expliquer les défaites, presque jamais pour relativiser les victoires. Personne ne dit « j'ai gagné cette partie mais mon adversaire était malade, donc mon classement me surestime ». Ce traitement à sens unique porte un nom, et c'est le sujet d'un autre article de cette série, à venir : la rationalisation.

La mémoire ne stocke pas un échantillon représentatif

Demande à un joueur de club de te raconter ses parties. Il te racontera sa victoire contre le joueur classé 300 points au-dessus. Il ne te racontera pas les onze défaites contre des joueurs de son niveau.

Ce n'est pas de la mauvaise foi. Les souvenirs saillants sont ceux qui sortent de l'ordinaire, et par construction, tes meilleures parties sortent de l'ordinaire. Ton stock mental d'exemples est donc biaisé vers le haut, structurellement. Quand tu t'auto-évalues à partir de tes souvenirs, tu t'évalues à partir de ton plafond, pas de ta moyenne.

Le classement Elo, lui, est une moyenne. Il ne peut pas être d'accord avec ta mémoire.

Le plafond est invisible d'en bas

C'est le mécanisme original de Kruger et Dunning, et c'est le plus profond.

Un joueur à 1 200 regarde une partie de joueur à 1 800. Il voit des coups. Il comprend les coups, un par un. Aucun ne lui paraît inaccessible : ce sont des coups légaux, souvent naturels, parfois évidents une fois joués. Il en conclut, sincèrement, qu'il n'y a « pas tant d'écart que ça ».

Ce qu'il ne voit pas, c'est ce qui n'a pas été joué. Il ne voit pas les quatre plans écartés en douze secondes parce que le joueur à 1 800 en connaît les structures résultantes. Il ne voit pas la variante calculée puis abandonnée. Il ne voit pas le coup naturel qui n'a pas été joué parce qu'il affaiblit une case dans dix coups.

L'écart entre 1 200 et 1 800 est fait de choses absentes de l'échiquier. Et on ne peut pas mesurer une absence qu'on ne sait pas identifier. C'est très exactement la thèse de 1999 : il faut la compétence pour voir ce que la compétence permet.

La contre-attaque : et si l'effet n'existait pas ?

Maintenant, l'honnêteté impose la partie que la plupart des articles sur Dunning-Kruger passent sous silence. L'effet est sérieusement contesté.

À partir de 2016, Edward Nuhfer et ses collègues publient deux articles montrant que la méthode d'analyse de 1999 produit le motif Dunning-Kruger même sur des données purement aléatoires. En 2020, Gilles Gignac et Marcin Zajenkowski enfoncent le clou dans la revue Intelligence avec un titre sans ambiguïté : l'effet Dunning-Kruger est « (surtout) un artefact statistique ».

L'argument tient en deux morceaux.

Le premier est la régression vers la moyenne. Quand deux variables ne sont pas parfaitement corrélées, et l'autoévaluation ne l'est jamais avec la performance, les valeurs extrêmes de l'une correspondent mécaniquement à des valeurs moins extrêmes de l'autre. Les plus faibles au test se surestiment, les plus forts se sous-estiment. Sans qu'aucun phénomène psychologique ne soit nécessaire.

Le second est l'effet de supériorité illusoire. Tout le monde, à tous les niveaux, tend à se situer un peu au-dessus de la moyenne. Combine ce décalage constant vers le haut avec la régression vers la moyenne, et tu obtiens la figure de 1999 sans avoir besoin d'invoquer la métacognition. En 2022, l'analyste Blair Fix a popularisé une version plus radicale de la critique en montrant qu'une partie du motif relève de l'autocorrélation : on met en relation une variable avec une quantité qui la contient déjà.

Dunning a répondu en 2022, en substance : les explications purement statistiques négligent des résultats convergents obtenus par d'autres protocoles, et le fait que les gens s'évaluent mal reste vrai quel que soit le mécanisme.

Pourquoi l'étude sur les échecs change la donne

Voilà où l'affaire devient intéressante pour un joueur d'échecs.

Une bonne partie de la critique statistique porte sur un point précis : la mesure de la compétence et la mesure de l'autoévaluation proviennent du même test, administré au même moment, avec la même erreur de mesure. C'est cette communauté d'origine qui crée l'artefact.

L'étude de 2025 ne fonctionne pas comme ça. Le niveau réel n'est pas un score obtenu ce jour-là : c'est un classement Elo construit sur des années et des centaines de parties, mesuré indépendamment, par un tiers, avant que la question ne soit posée. L'autoévaluation, elle, est recueillie séparément. Et la validation ne vient pas d'une corrélation, mais d'un suivi longitudinal à un an avec un critère binaire : le joueur a-t-il, oui ou non, atteint le classement qu'il revendiquait ?

Cette architecture ne rend pas l'étude invulnérable, aucune ne l'est. Mais elle esquive les objections les plus lourdes adressées au protocole de 1999. Et ce n'est pas un hasard si ce sont les échecs qui l'ont permis : c'est l'un des rares domaines humains où une mesure externe, longitudinale et fiable de la compétence existe.

Autrement dit, pendant que la psychologie se déchirait sur la validité de Dunning-Kruger, la réponse la plus propre attendait sur un échiquier.

Ce que ça change à ton échiquier

Passons au concret. Cinq leviers, du plus simple au plus exigeant.

1. Fais le test des 89 points

Écris maintenant, avant de continuer, le classement que tu penses mériter. Note l'écart avec ton classement réel.

Puis traduis. Un écart de 50 points implique que tu devrais marquer environ 57 % des points contre un joueur de ton classement actuel. Un écart de 100 points, environ 64 %. Un écart de 200 points, environ 76 %.

Maintenant ouvre l'historique de tes cinquante dernières parties classées contre des adversaires de ton niveau, à plus ou moins 50 points. Compte. Le score réel est là, il n'a pas d'ego, et il tranche.

2. Sépare le « je peux » du « je fais »

La surconfiance vient souvent d'une confusion entre capacité maximale et performance moyenne. Tu peux trouver ce mat en trois. La question n'est pas là. La question est : sur cent positions comparables, en partie, avec la pendule qui tourne et la fatigue de la ronde 4, dans combien de cas le trouves-tu ?

Le Elo mesure ta moyenne. Ton intuition mesure ton plafond. Les deux ne se rencontreront jamais.

3. Fais analyser tes parties par plus fort que toi

L'ordinateur te dit que le coup est mauvais. Il ne te dit pas ce que tu n'as pas vu, ni pourquoi tu ne pouvais pas le voir. Or c'est exactement l'angle mort décrit par Kruger et Dunning : la chose invisible d'en bas.

C'est aussi l'enseignement de leur quatrième étude, la seule qui propose un remède. Dix minutes de formation ont suffi à recalibrer les autoévaluations. Pas dix minutes de sermon : dix minutes d'acquisition réelle. La lucidité ne s'obtient pas par la volonté d'être lucide, elle s'obtient en apprenant. Un joueur de 400 points au-dessus qui te commente une de tes parties t'en apprendra plus sur ton niveau réel que six mois d'analyse solitaire au moteur. La méthode complète sera détaillée dans notre guide à venir sur l'analyse de ses parties.

4. Tiens le journal des raisons

Après chaque défaite, note en une ligne la raison que tu invoques. Ne cherche pas à être objectif, note ce qui te vient spontanément.

Relis au bout de trente parties. Si « manque de temps », « fatigue » et « malchance » représentent l'essentiel de tes lignes, tu tiens la preuve écrite du mécanisme de réinterprétation. Une raison ponctuelle explique une partie. Trente raisons ponctuelles décrivent un niveau.

5. Accepte la traduction dans les deux sens

C'est le point le plus difficile. Le classement n'est pas une opinion sur ta valeur, c'est un résumé de tes résultats. Il ne dit pas ce que tu vaux comme joueur en puissance, ni ce que tu pourrais valoir avec du travail. Il dit ce que tu as marqué.

Il existe une manière saine de vivre avec cette phrase. Elle consiste à cesser d'y voir un jugement. Ce sera le sujet de notre article à venir sur l'Elo et l'estime de soi, et c'est probablement le vrai enjeu derrière la surconfiance : on ne défend pas un chiffre, on défend l'image qu'on a de soi.

Le retournement final : et si tu étais dans l'autre camp ?

Un dernier point, parce que cet article pourrait donner l'impression que tout le monde se surestime. Ce n'est pas ce que dit l'étude.

Les joueurs les mieux classés ne se sous-estiment pas : ils sont justes. Le motif n'est pas symétrique. Il n'y a pas une masse de forts joueurs modestes qui compenserait la masse de faibles joueurs présomptueux. Il y a une surestimation massive en bas qui s'éteint progressivement en montant.

Ce qui signifie que si tu es un joueur solide et que tu doutes en permanence de ta légitimité, tu ne relèves pas de Dunning-Kruger. Tu relèves d'autre chose, qui touche au sentiment d'appartenance plutôt qu'à l'évaluation du niveau, et qu'on appelle le syndrome de l'imposteur.

Les deux phénomènes ont l'air d'être l'endroit et l'envers d'une même pièce. Ils ne le sont pas. L'un est une erreur d'estimation, l'autre est un rapport à soi. On peut parfaitement connaître son niveau au point près et ne pas se sentir à sa place.

Ce qu'il faut retenir

L'effet Dunning-Kruger tel qu'il circule sur internet, avec sa montagne de la stupidité et sa vallée du désespoir, n'existe pas. Le graphique est un faux et la courbe qu'il décrit ne correspond à aucune donnée.

L'effet tel que la recherche le documente est plus discret et plus dérangeant : les joueurs les plus faibles se surestiment le plus, et le retour d'information ne suffit pas à les corriger. Aux échecs, où ce retour est pourtant exact, précis, public et permanent, l'écart moyen entre le niveau revendiqué et le niveau réel atteint 89 points Elo après presque vingt ans de pratique. Un an plus tard, moins de 12 % des joueurs surconfiants avaient rattrapé le classement qu'ils s'attribuaient.

Le seul remède identifié dans la littérature n'est pas la modestie. C'est l'apprentissage. On ne devient pas lucide en décidant de l'être : on le devient en acquérant ce qui manquait, et qui rendait l'angle mort invisible.

Ce qui est, quand on y pense, une raison très solide de continuer à travailler.

Après lecture : fais le test des 89 points. Écris le classement que tu penses mériter, calcule le score que cet écart implique, et confronte-le à tes cinquante dernières parties contre des adversaires de ton niveau. Le résultat, quel qu'il soit, est plus instructif que cet article.

Cet article ouvre une série consacrée à la psychologie appliquée aux échecs. Il sera suivi d'articles sur la dissonance cognitive, le biais de confirmation, les mécanismes de défense et la rationalisation. Voir aussi le panorama des 5 biais cognitifs qui te font blunder. Voir l’index complet de la série.

Sources

  • Kruger, J., & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it : How difficulties in recognizing one's own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 1121–1134.
  • Heck, P. R., Benjamin, D. J., Simons, D. J., & Chabris, C. F. (2025). Overconfidence persists despite years of accurate, precise, public, and continuous feedback : Two studies of tournament chess players. Psychological Science, 36(9), 732–745.
  • Gignac, G. E., & Zajenkowski, M. (2020). The Dunning-Kruger effect is (mostly) a statistical artefact : Valid approaches to testing the hypothesis with individual differences data. Intelligence, 80, 101449.
  • Nuhfer, E., Cogan, C., Fleisher, S., Gaze, E., & Wirth, K. (2016). Random number simulations reveal how random noise affects the measurements and graphical portrayals of self-assessed competency. Numeracy, 9(1), article 4.
  • Krueger, J., & Mueller, R. A. (2002). Unskilled, unaware, or both? The better-than-average heuristic and statistical regression predict errors in estimates of own performance. Journal of Personality and Social Psychology, 82, 180–188.
  • Dunning, D. (2022). The Dunning-Kruger effect and its discontents. The Psychologist, British Psychological Society.
  • Jarry, J. (2020). The Dunning-Kruger effect is probably not real. McGill Office for Science and Society.